Martine Assar est en charge d’un observatoire des métiers et des compétences de l’ingénieur à l’Institut Mines-Télécom. Elle nous parle de son travail de veille et de prospective afin de mieux envisager les différentes évolutions à venir de cette profession.

S’il est impossible de prédire avec précision l’avenir du métier d’ingénieur, les évolutions sociales, économiques et environnementales en cours dans notre société permettent d’anticiper les mutations à venir de la profession. Martine Assar est responsable formation, métiers et compétences à l’Institut Mines-Télécom qui regroupe 8 écoles d’ingénieurs et de management ainsi qu’un réseau de 13 autres écoles associées en France. Elle est en charge d’un observatoire des métiers et des compétences de l’ingénieur et réalise un travail de veille et de prospective afin de mieux envisager les différentes évolutions futures de cette profession. Pour Techniques de l’Ingénieur, elle rend compte de ce travail.

Assiste-t-on à une évolution du métier d’ingénieur ?

Ce métier évolue en permanence, mais la crise sanitaire est venue accélérer cette évolution. En 2014, nous avions réalisé une enquête et dressé le portrait de l’ingénieur 2030. On constate aujourd’hui que les changements que nous attendions à l’horizon 2030 sont déjà en train de se produire. Ils impactent fortement les métiers de l’ingénierie.

La crise sanitaire a révélé tout le potentiel des nouvelles technologies et des sciences. Pour l’ingénieur, les usages et les modes d’applications de ses compétences ont changé brusquement à l’épreuve de la crise du Covid-19. Par exemple, certains ingénieurs ont dû faire preuve d’une grande agilité et adaptabilité pour transformer certaines chaînes de production de textile en fabriquant des masques ou certaines usines de parfum en produisant du gel hydroalcoolique en très peu de temps.

Quels sont les changements observés de ce métier ?

Il y a d’abord celui de la transition écologique. Un ingénieur aujourd’hui doit être capable de s’emparer des problématiques de développement durable sur toutes les phases d’un produit allant de sa conception à son cycle de vie et jusqu’à son recyclage ou fin de vie. Dorénavant, cette dimension doit être intégrée à son champ de compétence et faire partie du cycle d’enseignement généraliste d’un ingénieur. Il doit être force de proposition et d’initiative pour transformer les entreprises sur cette thématique.

La transformation numérique a également créé un bouleversement dans le métier, notamment pour le secteur de l’industrie devenue 4.0. Les ingénieurs ont vocation à intégrer de grands groupes où cette transformation est déjà à l’œuvre. D’autres se dirigent vers des PME et doivent alors être capables d’aider un dirigeant à opérer cette transformation et par exemple l’accompagner dans la recherche de solutions numériques, industrielles. Mais au-delà des investissements nécessaires, il est indispensable qu’ils aient une vision beaucoup plus systémique de la transformation numérique et être capables d’appréhender les aspects organisationnel, managérial et humain de ce changement.

D’autres compétences sont-elles également devenues indispensables ?

Un ingénieur ne doit pas uniquement se résumer à son expertise en sciences et en technologies. C’est aussi un homme ou une femme avec une conscience, un sens éthique et un esprit critique. C’est pourquoi tous nos cycles d’ingénieur incluent systématiquement des enseignements en sciences économiques et sociales. Il s’agit d’aider les ingénieurs à garder une forme de distance vis-à-vis de l’accélération des progrès technologiques et des nouveaux usages afin qu’ils gardent à l’esprit que l’humain doit toujours rester central. Comme disait Rabelais : science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

Il doit aussi être capable de s’adapter à la transition économique et sociétale qui s’opère. Par exemple, aujourd’hui, 38 % des salariés se disent prêts à démissionner si leur entreprise ne leur offre pas un à deux jours de télétravail par semaine. Il y a 18 mois, cette demande n’était pas pensable. Notre société a adopté un nouveau rapport au travail qui bouleverse les organisations. Nos ingénieurs doivent donc aussi être des ingénieurs managers capables de faire preuve d’agilité pour garder les talents et les compétences dans l’entreprise.

Au-delà de ces compétences, certains savoir-être sont-ils aussi importants ?

Garder un esprit curieux et savoir se former tout au long de sa carrière est essentiel. Il n’est plus possible de se reposer sur les connaissances acquises. Selon une étude de l’OCDE, la durée de vie moyenne d’une compétence technique (ou savoir-faire) est de 2 ans aujourd’hui, contre 30 ans en 1987.

La communication tient aussi une place importante que ce soit dans le management en interne, mais aussi pour échanger à l’extérieur de son entreprise. Savoir travailler dans un environnement multiculturel est aussi primordial dans certaines entreprises qui possèdent par exemple des filiales à l’étranger. La maîtrise d’une ou plusieurs langues étrangères est évidemment un atout tout comme la connaissance des codes culturels des pays étrangers.

Les entreprises sont de plus en plus à la recherche de profils d’individus agiles, créatifs et flexibles. Elles recherchent des ingénieurs avec des polycompétences qui possèdent un esprit d’initiative, sont autonomes, en sachant assumer des responsabilités lorsqu’il y a moins de niveaux hiérarchiques.

Quels sont les secteurs en tension ?

Le secteur du développement durable représente aujourd’hui un véritable eldorado pour les ingénieurs. Il va se développer dans les prochaines années avec une palette de nouveaux métiers, car les entreprises ont intégré très fortement cette thématique. Les besoins pour des métiers très spécialisés sont énormes et on n’arrive même pas à les quantifier. Il y a aussi le secteur de l’intelligence artificielle puisqu’il manque environ 10 000 data scientists chaque année en France.

De plus, il manque également 10 000 ingénieurs supplémentaires, car notre pays fait face à un problème d’orientation des jeunes. L’ensemble des grandes écoles d’ingénieurs forment un grand nombre d’ingénieurs sauf qu’une proportion importante se dirige ensuite vers des sociétés de conseils, certes, en appui au secteur industriel, mais ces derniers ne vont pas forcément et massivement sur le terrain des entreprises industrielles. Et pourtant, l’industrie offre des salaires plus élevés d’environ 13 %. L’Institut Mines-Télécom participe à un projet collaboratif appelé « Osons l’industrie du futur » dont le but est de rendre plus attractive l’image de l’industrie et ses métiers sur le marché de l’emploi. Nous avons identifié six familles de métiers en pleine mutation parmi lesquelles ceux de la recherche et conception, de la maintenance, du big data, du management, de la production et de la supply chain.

Source : techniques-ingenieur.fr - Nicolas LOUIS